Le carnet incarnat

Fragments érotiques

Deux-cent-cinquante-trois.

Blandine est une masochiste pur jus. La douleur, voilà ce qui la fait jouir. Elle raconte avoir découvert ça par hasard, un jour où une femme lui a marché sur le pied avec son talon haut dans le bus. Ça me semble invraisemblable, mais qui suis-je pour mettre sa parole en doute ? Elle m’a trouvée sur un site BDSM et m’a demandé : « Est-ce que tu es sadienne ? ». J’ai pensé qu’elle me demandait mon avis sur Les cent-vingt journées de Sodome, alors je lui ai dit que je trouvais le divin marquis divinement chiant. Quand j’ai compris que non, elle voulait dire «sadique», je lui ai répondu oui, bien sûr. J’ai flagellé des tas de culs dans ma courte carrière de Dominatrice (cruelle) et j’en ai tiré beaucoup de plaisir, alors je me suis dit que j’étais probablement sadique. Ce que je ne savais pas encore c’est que mon plaisir naissait surtout du sentiment du travail bien fait et assez peu, en fin de compte, sur le shoot d’adrénaline qui qui vient avec le geste de faire souffrir mes semblables.

J’ai donc accepté de rencontrer Blandine dans un café, celui à côté du terminus où personne ne va jamais, en me disant qu’on allait être tranquilles. Je suis arrivée en retard, comme je le fais toujours et elle m’attendait à une table, la quarantaine distinguée, habillée comme si elle allait gala du Met, genre dame trop chic qui tordait son sac à main de nervosité. Moi, j’étais vêtue de mon débraillage habituel et je me suis dit que j’aurais dû faire un effort, pour une fois, que j’avais l’air d’une loqueteuse à côté d’elle. Enfin bref, comme fit le pléonasme.

Blandine était nerveuse, mais ça ne l’a pas empêché pas d’aller doit au but. Son kink m’a semblé assez simple : qu’une femme habillée de cuir noir la fasse souffrir. Je lui ai demandé si le latex était acceptable, parce que j’ai beau être une Dominatrice (cruelle), je reste quand même vegan. Je ne veux pas faire bobo aux animaux, même s’ils sont vêtus de peau de vache. Elle m’a dit que si mon kit est noir et qu’il a l’’air menaçant, c’est un compromis acceptable. Nous avons donc convenu en nous serrant les mains que j’irais chaque dimanche chez elle, avec mes fripes en rubber pour lui foutre une sacrée raclée.

Si j’avais su dans quel guêpier je me fourrais… ah la la, qu’est-ce que je ne ferais pas pour fourrer.

Le condo de Blandine est aussi chic que ses vêtements. L’édifice doit avoir un bon cent ans, mais il a été rénové comme si toutes les réserves de bon goût de la ville avaient été dépensées d’un seul coup. La classe, je vous dis pas. Notre première séance s’est déroulée plutôt bien, je lui ai rougi le popotin avec une cravache et ça lui a donné un orgasme du tonnerre de Dieu. J’étais drôlement fière de mes talents de Dominatrice (cruelle), sauf qu’à la fin, j’ai eu le malheur de lui dire : « rampe, sale larve ! » et ça l’a mise dans une colère pas possible. Je sais pourtant qu’il faut toujours vérifier minutieusement ce qui plaît et ne plaît pas à nos partenaires de jeu, ce fut une sacrée leçon de vie, laissez-moi vous dire. Il se trouve que Blandine, les trucs de Maître et d’esclave, l’humiliation et tout le tintouin, non seulement ça tue son excitation, mais ça la met dans une colère folle qui la pousse à regimber jusqu’à me donner des baffes. Se faire frapper par une masochiste, c’est une ironie presque insoutenable.

Autre truc que j’ai découvert très vite : Blandine a besoin de diversité. Un fois qu’a eu une fessée et qu’elle a jouit, pas question d’avoir une deuxième portion de dessert. Ça aussi ça la met en rogne et franchement, j’aime trop le teint de pêche de mes joues pour risquer le coup. Alors pour lui faire plaisir – si vous saviez à quel point je ne vis que pour servir – je lui fais des tas de mises en scène. Ça me demande des efforts et de l’imagination pas possibles. Je suis une écrivaine de l’observation, moi, ce qui veut aussi dire que je ne suis pas trop fan de l’effort. On ne devient pas Dominatrice (cruelle) sans se forcer un peu, alors je me suis botté le cul (avant de botter le sien) et j’ai dressé une liste de toutes les tortures que je pourrais lui infliger. Comme je n’ai pas beaucoup de mémoire, j’en écris quelques-unes dans la paume de ma main, comme quand je trichais à l’école. Une chance que je ne sue pas trop des mains, han.

Par exemple, je la chatouille gentiment et lorsqu’elle a tellement ri et qu’elle est sur le point d’avoir le hoquet, je lui tire les cheveux de toutes mes forces et paf ! Elle jouit. Ou alors, je lui attache les poignets pour lui faire une manucure qui se termine par des aiguilles enfoncées sous ses ongles – et elle jouit. Je joue avec elle à « je te tiens, tu me tiens, par la barbichette », je la gifle avant même qu’elle se mette à rire et elle jouit. Sauf que cette fois-là, en la giflant, j’ai pété une superbe bague à émeraude en plastique que j’avais acheté la veille chez Tigre Géant – ce qui m’a mis furax, vous le devinez bien – alors je l’ai attrapé par les trous de nez, je lui ai enfoncé un doigt dans l’œil. Elle a hurlé à la mort… et jouit.

Pas plus tard que ce matin, je l’ai traîné par la crinière jusqu’à la salle de bain, je l’ai menottée au radiateur et la Dominatrice (cruelle) en moi s’est dit : « mais qui de nos jours a un radiateur, mais juste dans sa salle de bain ?». Je l’ai ensuite bâillonnée avec du duct tape pour qu’elle se calme et éviter que les voisins appellent la police et lorsque j’ai su que le moment était bon, paf! je lui ai donné quelques coups de pieds dans les côtes – et elle a joui. J’étais en train de lui épiler la chatte avec un fer à pyrogravure – c’était le point suivant inscrit dans la paume de ma main – quand soudain quelqu’un sonne, pendant que Blandine jouissait (effroyablement). Vous n’êtes pas obligé·es de me croire, mais c’était un flic qui voulait entrer et voir ce qui se tramait, parce qu’un voisin avait appelé le 911 pour signaler une dispute terrible et une tentative de meurtre. Franchement, c’est n’importe quoi. Alors moi, pour le rassurer, je lui montre Blandine menottée au radiateur, des ecchymoses à la poitrine et la snatch qui sentait le roussi. Et là, voilà qu’il se déshabille et tombe à genoux en criant « Maîtresse ! Maîtresse ! Faites-moi mal aussi ! Faites-moi tout ce que vous voudrez ! » avant de jouir avec un rictus extatique avant même que je le touche, juste en voyant Blandine jouir de son côté parce qu’elle s’était cogné la tête au radiateur en voulant se relever.

Vous n’imaginez pas comme je suis épuisée quand je rentre chez moi. Ma blonde pense que je m’entraîne au gym.

Un fragment érotique écrit par

Laisser un commentaire